Ali Cherri
Soul Witness
Pour la première fois, plusieurs œuvres emblématiques d’Ali Cherri (né en 1976 à Beyrouth) sont réunies au sein d’une même exposition. À travers des œuvres audiovisuelles, des sculptures, des dessins à l’aquarelle et des installations, Soul Witness interroge la manière dont les institutions du pouvoir — de l’État-nation à l’armée, jusqu’au musée — influencent la construction et la transmission de l’histoire.
Soul Witness retrace un arc, du corps individuel soumis à l’autorité jusqu’aux structures monumentales — tant matérielles qu’idéologiques — qui l’imposent. On y croise des figures isolées, des gardiens (à garder au masculin ?), des personnes en deuil, aux côtés de statues démembrées et de fragiles créatures hybrides. Toutes ces représentations posent la même question : quelles histoires sont préservées, lesquelles sont effacées, et qui en décide ?
L’œuvre de Cherri part souvent du corps en état de suspension : observant, attendant, jamais tout à fait à l’aise, tout comme les lieux où s’inscrivent les forces politiques plus vastes. Le soldat est l’un de ces corps, présent dans deux des installations les plus récentes de l’artiste. Ces soldats ne sont pas présentés comme des héros mais comme des individus fragiles, souvent isolés, pris au piège par des systèmes de surveillance et de discipline. Dans son nouveau film, The Sentinel (2026), une recrue française navigue entre le quotidien ritualisé de la caserne et les rencontres nocturnes qui déstabilisent sa place au sein de l’ordre militaire.
D’autres œuvres de l’exposition associent la boue au bronze, au marbre ou encore à des fragments de pierre trouvés. Ces juxtapositions de matériaux renversent les hiérarchies traditionnelles : la boue, « fragile », vient ébranler le bronze, « permanent », suggérant un basculement de pouvoir loin des symboles impériaux, vers des présences humaines plus vulnérables. Cherri intègre souvent à ses sculptures hybrides des fragments archéologiques acquis sur des marchés ou lors de ventes aux enchères, offrant à ces objets déracinés une nouvelle forme d'exposition publique. Il attire ainsi l'attention sur la manière dont les musées mettent en scène les artefacts, dépouillant ou remodelant leurs significations au gré des récits nationaux et coloniaux.
Curatrice : Helena Kritis